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Jean d'Eppes (1129 - 1138)

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Jean d'Eppes (1129 - 1138)
Publié le:04/02/2010

66e évêque de Liège


Armes de Jean d'Eppes, 66e évêque de Liège
Armes de Jean d'Eppes, 66e évêque de Liège
D'argent au lion de gueules, armé, lampassé et couronné d'or
© Michel Damiens
Michel Damiens
Pour bref qu’il ait été, le règne de Jean d’Eppes – certains historiens écrivent aussi Aps ou Eps – n’en est pas moins riche en événements d’importance : c’est, notamment, sous Jean d’Eppes que Liège vit pour la première fois l’installation de deux maîtres à temps et de jurés, embryons du futur conseil communal. C’est également à cette époque que, pour la première fois, les bonnes villes de la principauté formèrent une confédération.

La mort d’Hugues de Pierrepont, survenue de 12 avril 1229, provoqua une fermentation extraordinaire dans toute la principauté. Profitant de la période, dite sede vacante, séparant le décès de l’évêque et l’élection de son successeur, le 24 mai, les villes de Liège, Huy, Dinant, Fosse, Saint-Trond, Maastricht et Tongres s’allièrent et formèrent ensemble une confédération. Ce fait est intéressant à plus d’un titre. On a peu d’informations précises au sujet de cette alliance, mais le grand historien liégeois Godefroid Kurth pose en principe qu’elle était essentiellement dirigée contre le pouvoir du futur prince des opinions desquelles ont on ne doutait pas. Tout laissait en effet prévoir que l’élu serait le neveu d’Hugues de Pierrepont, Jean d’Eppes, qui exerçait les fonctions de grand prévôt de la cathédrale et qui était rompu, depuis 1202 au moins, aux arcanes de la politique liégeoise, ayant efficacement exercé le pouvoir lors des absences de son oncle. Le choix du chapitre, dont les relations avec la Cité étaient toujours assez tendues, ne faisait aucun doute et c’est effectivement à l’unanimité que les chanoines désignèrent Jean d’Eppes. Or on connaissait les opinions de celui-ci, qui n’étaient guère différentes de celles de son prédécesseur assez défavorable aux aspirations communales dans lesquelles il voyait une tentative de limitation des conditions de sa suzeraineté sur la Cité. Les villes les plus importantes de la principauté, tout comme Liège, cherchaient donc à acquérir une autonomie plus grande par rapport au pouvoir central. Il ne fait pratiquement aucun doute que ces villes s’inspirèrent de l’exemple donné en 1226 par plusieurs villes épiscopales allemandes (Mayence, Bingen, Worms, Spire, Francfort, Gelnhauser et Friedberg) qui se confédérèrent « dans des buts politiques communs » disent les historiens. En réalité, ces villes cherchaient à se soustraire à l’autorité de leur suzerain direct pour acquérir une sorte d’indépendance sous la seule autorité impériale et acquérir ainsi le statut de ce que l’on appellerait plus tard les « villes impériales ». Cependant, il faut constater qu’il existe une différence fondamentale entre ces villes allemandes et les villes liégeoises : elles dépendaient chacune d’un seigneur différent alors que les villes liégeoises confédérées appartenaient toutes à l’Eglise de Liège. Dès lors, il n’est nul besoin d’une longue explication pour comprendre que le chapitre considéra immédiatement l’alliance de ces villes comme une agression caractérisée contre l’autorité de son Eglise.

Il faut aussi constater que la primauté entre ces villes était dévolue à la Cité de Liège elle-même et il est fort peu douteux que l’initiative de la confédération n’en revienne à ses échevins, sous l’impulsion, selon toute vraisemblance, de Louis Surlet qu’Hemricourt cite comme « ly plus poissans borgois delle Citeit de Liege » et qu’il décrit, plus loin dans sa chronique : « Chis Sire Lowy Surlet fut tous maistre delle Citeit de Liege miez que ly evesque Houwe de Pierpont qui adont vivoit ». (pp 167 - 211). Ainsi semble-t-il que le projet de confédération des villes de la principauté remonte au règne d’Hugues de Pierrepont et Louis Surlet apparaît-il, après Lambert le Bègue, comme le premier de ces tribuns que verront régulièrement se dresser devant eux les princes de Liège.

Tout ceci ne pouvait que conforter le chapitre dans son opinion qu’il fallait confier les destinées de l’Eglise de Liège à un « homme à poigne » expérimenté. Ce fut chose faite le 24 mai 1229 et, aussitôt, Jean d’Eppes se rendit auprès du roi des Romains, Henri VII, qui gouvernait l’Empire au nom de son père Frédéric II Hohenstaufen, afin d’y obtenir son investiture. Par la même occasion, il introduisit une protestation contre l’établissement de la confédération, sollicitant du roi sa dissolution par voie d’autorité, ce qui fut fait par un acte daté du 13 décembre 1229 par lequel le roi investissait l’évêque de ses droits régaliens tout en déclarant « casser tout ce que, pendant la vacance du siège épiscopal, certains bourgeois avaient décidé ou entrepris au détriment de l’Eglise et de l’évêque de Liège, au moyen de serments et de fédérations ».

En attendant que les villes se soumettent à ce décret, Jean d’Eppes s’installa à Huy. Selon toute vraisemblance, ce sont les chanoines de Saint-Lambert qui obtinrent la soumission des échevins de Liège et des bonnes villes, après quoi l’évêque put enfin faire son entrée dans la Cité.

Mais cette réconciliation n’était qu’un répit. L’affaire allait rebondir du fait du réveil de la querelle qui opposait Frédéric II de Hohenstaufen à la papauté. Le pape Grégoire IX nomma pour l’Allemagne un légat chargé de faire respecter ses prérogatives. Il s’agissait d’Otton cardinal au titre de Saint-Nicolas in carcere Tulliano qui, le 3 février 1230, arriva à Huy où il fut reçu en grandes pompes par l’élu de Liège qui, jusque-là fidèle à la cause guelfe, ne tarda pas à se rallier à la cause pontificale ; c’est ainsi que les deux prélats entrèrent à Liège où ils avaient l’intention d’opérer les réformes que la situation de l’Eglise exigeait. Il était, entre autre, question d’une refonte radicale du système de prébendes.

Jusque-là, chaque chanoine bénéficiait d’une prébende particulière à chaque canonicat. Le légat du pape, en application des décisions prises par Grégoire IX, entendait former une seule masse de revenus et diviser celle-ci en soixante parts égales. Les chanoines refusèrent absolument d’en entendre parler et furent soutenus par la noblesse et la haute bourgeoisie qui entendaient se réserver le monopole des hautes dignités de la cathédrale. Dès lors, ils introduisirent un recours auprès de la cour impériale siégeant à Aix-la-Chapelle. Le roi Henri VII, trop heureux de contrarier la politique pontificale, sauta sur l’occasion et dépêcha à Liège un préfet chargé de régler le problème. L’annonce de l’arrivée du délégué royal suscita une agitation considérable dans la Cité de telle sorte que l’évêque et le légat, ne s’estimant plus en sécurité, se réfugièrent à Huy. Le légat jeta l’interdit sur la Cité, suspendant tous les sacrements hormis le baptême. C’est sans doute la raison pour laquelle l’élu reçut les ordres à Thuin le 7 mars 1230 et qu’il fut sacré le lendemain par l’archevêque de Reims.

Sur sa lancée, Henri VII confirma la charte d’Albert de Cuyck et sa confirmation par Philippe de Souabe (9 avril 1230), puis, le 30 juin, reconnaissait comme « légitime et honorable » la confédération urbaine qu’il avait dissoute six mois auparavant…

Mais, entre-temps, au plus haut niveau, la conjoncture avait changé une fois de plus : le 13 juillet, Grégoire IX et Frédéric II s’étaient réconciliés !

Henri VII ne pouvait faire qu’une chose : se réconcilier à son tour avec l’évêque de Liège. Et ce d’autant plus volontiers que la politique absolutiste des Hohenstaufen n’était guère favorable à l’émancipation communale qu’elle méprisait. Il s’ensuivit une volte-face complète du roi des Romains. A l’issue de la diète de Worms, à laquelle assistaient les délégués de l’Eglise de Liège, le roi Henri VII prit un édit, daté du 20 janvier 1231. Cet édit, dont on envoya une deuxième expédition à Liège, le 3 février, est assez vague : il interdit toutes communiones, constitutiones, confederationes, colligationes seu conjurationes aliquas, quocumque nomine censeatur sans le consentement du seigneur… Mais le roi parlait-il des confédérations de villes ou, plus largement, de confédérations dans les villes, autrement dit des communes ? Il semble que ce flou ait été très largement voulu mais le résultat pratique en fut que la confédération des villes liégeoises disparut alors que la commune, au contraire, prenait un visage nouveau.

Ce conflit juridique écarté, des dissensions nouvelles apparurent à Liège entre la Cité et son clergé à propos de cette fameuse question de la « fermeté ». La Cité voulut lever des accises sur les importations de vin dans la ville, ce qui était son droit le plus strict, mais prétendit y soumettre le clergé. Or le clergé refusa absolument d’admettre ce qu’il considérait comme une atteinte à ses immunités. Un premier compromis fut conclu et la Cité convint que le revenu de la première année de cette taxe serait partagé ente la Cité et les collégiales et que les années suivantes, le produit de l’impôt serait consacré aux fortifications et à la voierie.

Cet accord était à peine conclu que la Cité voulut étendre l’assiette de la taxe à d’autres denrées que le vin. Nouvelles protestations du clergé, chapitre de Saint-Lambert en tête qui finit par excommunier les auteurs de cet impôt. On ne sait pas avec certitude quelle fut l’attitude de Jean d’Eppes dans ce conflit mais tout laisse à penser qu’il prit le parti de la Cité : nous voyons en effet chapitre cesser contre eux solidairement les offices divins. Le conflit remonta jusqu’au Saint-Siège qui, par délégués interposé, estima que le clergé liégeois outrepassait ses droits et frappa le doyen et le chapitre de censures ecclésiastiques.

En août 1231, le clergé primaire, c’est-à-dire le chapitre de la cathédrale, et le clergé secondaire, c’est-à-dire celui des collégiales, se réunirent et décidèrent de poursuivre l’affaire devant les cours impériale et pontificale où l’évêque se fit représenter également.

A la diète d’Haguenau, le 17 décembre 1231, il fut décidé qu’il était interdit, hors le consentement royal, de lever un impôt qui contreviendrait aux privilèges du clergé. En l’espèce, il fut ordonné aux échevins, aux jurés et aux bourgeois de ne plus exiger ces impôts du clergé et de restituer les revenus déjà perçus. Le 22 janvier 1232, le maïeur, les échevins, les jurés et les bourgmestres promirent solennellement de se conformer aux décisions de la diète.

A Rome, un tribunal composé de trois cardinaux confirma les immunités ecclésiastique et décida, en novembre 1231, de lever les censures portées contre le doyen et les chanoines, en contrepartie du fait qu’ils n’interviendraient plus entre l’évêque et la Cité à propos des taxes exigées par celle-ci des bourgeois, qu’ils lèvent les interdits et reprennent l’exercice des sacrements. Les abbés de Villers et de Floreffe furent chargés de faire respecter ces décisions. L’évêque révoqua la taxe sur les choses vénales autres que le vin et les délégués pontificaux annulèrent la taxe sur les vins. C’est ainsi qu’après de multiples débats plus acharnés les uns que les autres, on en arriva à la suppression pure et simple de cette nouvelle fermeté…

Ces incidents mis à part, le règne de Jean d’Eppes fut relativement paisible. C’est qu’Henri Ier de Brabant qui avait été si constamment hostile au prédécesseur de Jean d’Eppes, se montra particulièrement discret sous le règne de celui-ci. Sans doute, ses déconvenues précédentes l’incitèrent-elles à la prudence. Néanmoins, l’évêque de Liège eut maille à partir avec un de ses voisins en la personne de Waleran, le frère du duc Henri de Limbourg, qui était seigneur de Valkenburg et de Montjoie en même temps que maréchal de l’Eglise de Liège depuis 1229, et à qui Jean d’Eppes avait assuré la suzeraineté sur Zittaert.

En 1237, un conflit surgit entre eux au sujet des avoueries d'Assesse et de Gesves que Waleran voulait reprendre à l’évêque de Liège. Waleran, prétextant des incursions sur ses terres voisines, envahit la terre de Franchimont et incendia à Theux la maison de l'évêque. Le sang chevaleresque de Jean d’Eppes ne fit qu’un tour et le prince se mit à la poursuite de son ancien maréchal qui se retira dans son château de Montjoie, devant lequel le siège fut mis. Après plusieurs mois, une paix précaire s’établit le 16 septembre 1237, à l'intervention d’Henri, duc de Limbourg.

En janvier 1238, Waleran, au départ de son château de Poilvache, en face de Dinant, mena plusieurs incursions sur les terres liégeoises, ravageant au passage plusieurs villages. Aussitôt, Jean d’Eppes convoque le ban et l’arrière-ban de ses vassaux et les milices afin de mettre un terme au brigandage de son propre maréchal…

Le siège est mis devant le château de Poilvache le 2 février 1238. L’évêque est rejoint par ses vassaux, Thomas de Savoie, époux de Jeanne de Constrantinople, comte de Flandre et de Hainaut et Arnoul, comte de Looz. Jean d’Eppes, avec un tel déploiement croyait prendre cette forteresse assez rapidement. Mais c’était se faire quelque illusion : le siège durait encore quand, le 30 avril, l’évêque tomba malade et se fit transporter à Dinant où il mourut le 2 mai. Waleran profita du désarroi causée par cette mort pour tenter une sortie qui dut avoir lieu après le 19 mai. A cette date, en effet, le chapitre et le magistrat de la Cité établissait un impôt dont une partie du produit devait servir à entretenir le siège. Quoi qu’il en soit, Poilvache ne tomba jamais et le siège fut levé, on ne sait à quelle date.

Le corps du prince-évêque fut transporté à l’abbaye de Val-Saint-Lambert où il fut inhumé

Bibliographie sommaire

  •  Biographie nationale, publiée par l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, t. X,  1888-1889,  par Alphonse Le Roy.
  • Sylvain Balau – Les sources de l’Histoire liégeoise au moyen âge – Bruxelles, Henri Lamertin, 1903.
  • Joseph Daris – Histoire du Diocèse et le la Principauté de Liège, t. II (XIIIe – XIVe siècles) – Liège, Demarteau, 1891
  • Baron de Gerlache – Œuvres complètes, tome IV : Histoire de Liége, depuis César jusqu’à la fin du XVIIIe siècle – Bruxelles, H. Goemaere, s.d.
  • Théodore Gobert – Liège à travers les âges – Les Rues de Liège – Bruxelles, Culture et Civilisation, 1976.
  • Louis Halphen – L’Essor de l’Europe (XIe – XIIIe siècles) – Paris, Presses Universitaires de France, 1940
  • Godefroid Kurth – La Cité de Liège au moyen-âge – Paris, Alphonse Picard et fils, 1910.
  • Félix Magnette – Précis d’Histoire liégeoise – Liège, Vaillant-Carmanne, 1929.
  • Henri Pirenne – Histoire de Belgique, vol 1, 2° édition – Bruxelles, Henri Lamertin, 1902.