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Gandhi

Mohandas Karamchand Gandhi, surnommé le Mahatma (« la Grande Âme »)

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Mohandas Karamchand Gandhi, surnommé le Mahatma (« la Grande Âme »)

Apôtre national et religieux de l'Inde (Porbandar 1869-Delhi 1948).

Cet article fait partie du DOSSIER consacré à la décolonisation.

Les débuts

Né dans une famille de notabilités locales, Gandhi appartenait à la sous-caste des modh, du groupe des vaishya, ou marchands (gandhi signifie « épicier »). Élevé par sa mère, très pieuse, dans les convictions hindoues, mais aussi dans la tolérance à l'égard de l'islam, le jeune Mohandas est également influencé par le jaïnisme. Répandue au Gujerat, cette religion dérivée de l'hindouisme professe la non-violence radicale, l'ahimsa – « absence de violence » –, qui conduit à la préservation de toute vie humaine et animale ; elle fut l'une des grandes sources d'inspiration de Gandhi. Il fait des études primaires et secondaires moyennes, bien que consciencieuses, et il se marie à treize ans avec une fillette du même âge, Kasturbaï Makanji.

   Après la mort de son père en 1885, il obtient, non sans peine, l'autorisation d'aller en Angleterre faire son droit, mais seulement après avoir fait le triple serment de ne toucher ni viande, ni alcool, ni femme et non sans avoir été exclu de sa caste pour oser quitter le territoire sacré de sa patrie. Il s'embarque pour l'Angleterre en septembre 1888 ; pendant trois ans, il y étudie le droit avec zèle, ce qui lui permet, en juin 1891, d'être admis au barreau et inscrit à la cour d'appel. Sa période « britannique » se signale par l'intérêt croissant qu'il porte alors à la religion. Il rencontre divers intellectuels en rupture avec la rigidité de l'ère victorienne, comme la théosophe britannique Annie Besant, fondatrice de la Indian Home Rule League (Ligue pour l'autonomie indienne).

   Son retour en Inde est assez pénible : il y apprend la mort de sa mère, et ses débuts d'avocat, tant à Rajkot qu'à Bombay, ne sont rien moins que glorieux. Dans ces conditions, l'Afrique du Sud lui sera un asile.

L'Afrique du Sud (1893-1914) et les fondements de l'idéologie de Gandhi

Un banal contentieux entre deux compagnies commerciales indiennes va être le point de départ de la carrière du Mahatma. Peu connu du grand public, le séjour en Afrique du Sud de Gandhi revêt pourtant une importance primordiale. L'action de celui-ci peut se ramener à un double combat : contre la structure politico-sociale de l'Afrique du Sud (Natal, Orange, Transvaal) dans ce qu'elle a d'hostile aux minorités raciales et contre les faiblesses organiques de la communauté indienne.

   Les années 1890 voient les autorités du Natal et du Transvaal tenter d'instituer un racisme légal, sorte de préfiguration de l'apartheid : projet de loi tendant à supprimer le droit de vote pour les indiens du Natal ; « ordonnance » asiatique qui contraint les Indiens à se faire enregistrer et à posséder une carte d'identité spéciale ; restriction de l'immigration, principalement tamoule, en Afrique du Sud ; projet visant à considérer comme nuls et non avenus du point de vue juridique tous les mariages non chrétiens. Face à un tel programme, la lutte ne peut être que de longue haleine. Ce n'est que le 18 décembre 1913 qu'est signé entre le chef du gouvernement sud-africain Smuts et Gandhi le pacte Smuts-Gandhi, qui abolit les injustices les plus criantes.

   Plus importante sera la libération de la communauté indienne, à laquelle Gandhi fera perdre dans une large mesure ses traditionnels réflexes de crainte vis-à-vis des Blancs. Cette transformation morale et sociale des Indiens devait être le deuxième combat de Gandhi et, à ses yeux, le plus important. On ne comprendrait pas les buts et les méthodes d'un tel combat, quelle que soit sa nature, si l'on n'essayait pas d'abord de dégager les bases de l'idéologie de Gandhi et les moyens d'action qui en découlent.

   L'esprit religieux de la mère de Gandhi, Putlibaï, fut certainement la première et non la moindre des influences qui s'exercèrent sur le futur Mahatma. Plus tard, d'une façon moins instinctive, plus intellectuelle pourrait-on presque dire, un joaillier de Bombay, Raychand-bhaï, jouera le même rôle. Pour le reste, les bases doctrinales de Gandhi furent à la fois hétérogènes par leurs sources et convergentes dans leurs recherches et leurs buts. On peut citer la Bible- surtout le Nouveau Testament et plus particulièrement le Sermon sur la montagne- et la Bhagavad-Gita (fragment d'une vaste épopée, le Mahabharata, écrit vers le IIIe s. avant J.-C.), dont on peut dire qu'elle constituera jusqu'à la mort de Gandhi son véritable directeur de conscience.

   Parmi les influences modernes, citons encore : Ruskin, auteur de Jusqu'au dernier (Unto This Last), ouvrage dont il retiendra l'apologie du travail sous toutes ses formes et de la communauté, indispensable condition du plein épanouissement de l'individu ; l'Américain Thoreau et son livre la Désobéissance civile (Civil Disobedience), dont Gandhi devait tirer l'une des armes essentielles de son combat politique en Afrique du Sud et, plus tard, en Inde. Léon Tolstoï et son ouvrage Le salut est en vous auront un double rôle : renforcer la résistance spirituelle de Gandhi face aux tentatives de conversion de ses amis et sa conviction intime en la toute-puissance de la non-violence. Il entretient dans les années 1909-1910 une correspondance avec Tolstoï – qui meurt en 1910 –, au sujet des moyens de lutte non violents qu'il préconise, et sur ce que ces nouvelles formes de lutte peuvent apporter à l'humanité dans le processus de sa libération. Il fonde une première ferme collective près de Durban en 1904, puis, en 1910, une nouvelle ferme, qu'il baptise « Ferme Tolstoï », près de Johannesburg ; là, il impose l'ascétisme et le jeûne. Rompant avec les pratiques orthodoxes de l'hindouisme, il se coupe les cheveux lui-même – cette partie du corps est considérée comme impure par l'hindouisme –, nettoie ses latrines – travail strictement réservé aux intouchables –, et oblige son entourage à faire de même.

   De toutes ces influences, de sa réflexion et de ses expériences personnelles devait sortir en 1909 un livre que l'on peut considérer comme la quintessence de la pensée gandhienne : Hind Svaraj (Autonomie ou Indépendance de l'Inde), plus connu sous le titre Leur civilisation et notre délivrance et qui, par bien des aspects, est un véritable réquisitoire contre la civilisation matérialiste de l'Occident.

   Cette remise en cause systématique des valeurs occidentales ne fut pas du goût de tous, et le prestigieux leader politique Gokhale lui reprocha par exemple d'être beaucoup trop catégorique dans ses condamnations.

   C'est sur ces bases, pourtant, que Gandhi devait élaborer des moyens d'action originaux, axés autour de deux grands principes : la non-violence et la non-coopération, incluant le boycott commercial et administratif.

   Satyagraha peut se traduire étymologiquement par « force de la vérité ». Dans un sens plus large, Gandhi considérait le satyagraha comme une défense de la vérité visant à « vaincre l'adversaire en prenant sur soi la souffrance ». L'habitude a fait souvent employer l'expression résistance passive, mais cette dernière n'était guère prisée de Gandhi, qui lui préférait résistance de la non-violence, car le satyagraha est inséparable de la notion d'ahimsa (absence de violence), avec laquelle le Mahatma avait été très tôt familiarisé par les relations que son père avait avec les jaïns.

   Sous le vocable non-coopération on doit comprendre les multiples notions allant du refus de se soumettre à la loi jusqu'aux formes de boycott les plus variées.

   C'est selon ces principes que Gandhi va mener son combat politique en Afrique du Sud (passages illicites, par les Indiens, de la frontière entre le Transvaal et le Natal, autodafés des cartes d'identité spéciales dont ils sont dotés, refus de se faire enregistrer, etc.) et aussi sa lutte pour le perfectionnement moral de la communauté indienne. Il le fera selon deux façons : l'une destinée à la grande masse et visant à lui inculquer des principes de vie plus moraux, voire simplement plus hygiéniques ; l'autre consistant à donner l'exemple, avec quelques disciples, d'une vie simple, morale et religieuse.

   C'est cette capacité assez rare de faire accéder la communauté indienne à une véritable prise de conscience politique (1894, fondation du Natal Indian Congress Party sur le modèle du « Congrès national indien » ; 1904, lancement d'un journal, Indian Opinion, véritable catalyseur des aspirations de ses compatriotes) en même temps que son souci constant de perfectionnement moral qui expliquent l'arrivée triomphale de Gandhi à Bombay le 9 janvier 1915 : triomphe apparemment paradoxal si l'on songe que, depuis 1893, il a vécu en Afrique du Sud, à l'exception des périodes 1896-1897 et 1901-1902, où il est revenu en Inde, y rencontrant B. Tilak et G. K. Gokhale.

En Inde : l'entrée dans la lutte

En 1915, Gandhi est, à bien des égards, un étranger en Inde. Pendant un an, comme le lui a demandé Gokhale, il se contente d'observer, de voyager et de rencontrer des personnalités marquantes : ainsi le poète Rabindranath Tagore. C'est également pendant cette période qu'il fonde l'ashram de Sabarmati, près d'Ahmadabad. Plus tard, il en créera un autre à Sevagram, près de Wardha, en Inde centrale.

   C'est peu à peu, en partant d'actions très localisées, que Gandhi va s'imposer comme le leader indien, après la mort de Gokhale en 1915 et celle de Tilak en 1920.

   En 1917, Gandhi agit en faveur des cultivateurs d'indigo du Champaran (région du nord de l'Inde, au pied de l'Himalaya). Ces paysans sont des métayers travaillant pour le compte de grands propriétaires anglais ; par contrat, ils sont contraints de consacrer à l'indigo 15 % de leurs tenures et de céder la totalité de la production à leurs propriétaires. Mais, au lendemain de la Première Guerre mondiale, les chimistes allemands ayant réalisé de l'indigo synthétique, la culture de l'indigo devient sans intérêt. Dès lors, les propriétaires s'efforcent de supprimer cette obligation faite aux paysans, à condition que ces derniers leur paient une compensation financière. Bon nombre de paysans, que cette suppression arrange, s'exécutent, sauf un petit noyau de récalcitrants, dont l'un, Rajkumar Chukla, fait appel à Gandhi. Celui-ci, en butte à l'hostilité des autorités politiques et judiciaires, va, pour la première fois en Inde, recourir à la désobéissance civile. Après bien des palabres, un compromis sera trouvé. Mais le plus important reste finalement ce que Gandhi résume dans cette formule : « Je déclarai que les Britanniques ne pouvaient pas me donner d'ordres dans mon propre pays. »

   Peu après, éclate la grève des ouvriers du textile d'Ahmadabad. Il s'agit d'une action typiquement gandhienne dans l'esprit et dans la forme. À l'origine, le conflit n'a rien d'original ; sous-payés, vivant dans des conditions lamentables, les ouvriers ont de nombreuses revendications ; mais, à celles-ci, le magnat de l'industrie textile, A. Sarabhaï, ami personnel de Gandhi, oppose une fin de non-recevoir, de même qu'il récuse toute procédure d'arbitrage. Gandhi incite les ouvriers à faire la grève. Au fur et à mesure que celle-ci dure, la volonté et le mordant de certains ouvriers s'émoussent. C'est alors que Gandhi a recours au jeûne pour renforcer les ouvriers dans leur détermination en même temps qu'il s'adresse au cœur et à la conscience des patrons. Finalement, ces derniers accepteront la procédure d'arbitrage.

   À la fin de 1918, fort de ces premiers succès, Gandhi entre de plain-pied dans la vie nationale indienne.

   D'une façon globale, Gandhi déteste la politique, où le calcul, l'hypocrisie, la violence et l'esprit de lucre lui semblent tenir une place trop grande. À la limite, on peut dire que c'est à son corps défendant qu'il est amené à participer à la vie politique. Mais il le fera toujours selon les critères moraux et religieux qu'il juge essentiels. D'où l'originalité de celui dont on a dit qu'il était « un saint parmi les politiques, un politique parmi les saints ».

   Le domaine favori de Gandhi est celui des réformes sociales. Là est sa vraie vocation, l'action politique ne devant être considérée que comme un épiphénomène. Les injustices sociales les plus graves ne manquaient pas en Inde.

   Jusqu'en avril 1919, on peut considérer Gandhi comme tout à fait loyal envers l'Empire britannique ; il participe à l'effort de guerre des Anglais durant la guerre des Boers (1899-1902), la révolte des Zoulous (1906) et la Première Guerre mondiale. Mais le lancement le 6 avril 1919 du premier grand hartal, grève totale et silence dans tout le pays, se solde par le massacre de Jaliyanvalabagh à Amritsar (Pendjab) le 13 avril : le général britannique Dyer fait tirer sans sommation, « pour l'exemple », sur la foule pacifique. Le bilan est terrible : plus de 379 morts, près d'un millier de blessés. Gandhi considère alors « avoir commis une erreur grosse comme les montagnes de l'Himalaya », et suspend le mouvement de satyagraha.

   De 1919 à 1948, la vie de Gandhi sera une succession de périodes d'intense activité politique suivies de véritables retraites dans un des ashrams de Sabarmati ou de Sevagram.

   Dans le même temps, on le verra faire succéder rapidement, trop rapidement même au gré de certains de ses partisans, à des périodes d'extrême tension un relâchement que les assurances reçues éventuellement des Britanniques ne justifiaient pas toujours. Pourquoi ? La plupart du temps parce que Gandhi estimait que le peuple indien n'était pas encore mûr pour la non-violence et la désobéissance civile généralisées. Le seul lien entre toutes ces périodes reste l'action sociale, dont Gandhi se préoccupera constamment.

Le mouvement shvadeshi et le khadi

C'est peut-être par ce biais en apparence paradoxal que l'on peut avoir la meilleure approche de Gandhi en Inde. En effet, on est là à la jonction des préoccupations du Mahatma : le politique et le social. Lui-même écrira dans sa publication mensuelle Navajivan : « Le rouet (chakra) est la plus importante de mes activités. »

   En fait, le mouvement khadi (« pièce de coton filée ») doit être intégré dans l'ensemble beaucoup plus vaste du shvadeshi (shva, soi-même, et desh, pays, région). Si l'on s'en tient à l'étymologie, le mouvement shvadeshi peut être défini comme une manifestation de nationalisme économique, le slogan « achetez indien » pouvant assez sommairement le définir. Ce souci de valoriser la production indigène explique d'ailleurs, dans une large mesure, le soutien que les magnats de l'industrie indienne ne ménagèrent pas au Mahatma, le nationalisme économique ouvrant à leurs produits un marché pauvre, mais comptant 300 millions de consommateurs.

   Toutefois, en ce domaine, les motivations de Gandhi étaient infiniment plus complexes : valoriser la production indienne, certes, mais aussi et surtout revivifier un artisanat villageois autrefois florissant et dont la conquête britannique avait grandement accéléré la décadence, quand elle ne l'avait pas provoquée. Certes, l'idée d'un tel boycott n'était pas neuve- Tilak en avait fait une de ses armes-, mais avec Gandhi elle aura vite une tout autre dimension, la promotion du khadi devenant avec lui partie intégrante du nationalisme indien.

   En donnant à une paysannerie pléthorique une source annexe de revenus, Gandhi veut recréer l'ancienne autarcie économique des villages indiens, mais le khadi a, à ses yeux, d'autres avantages. Il valorise le travail manuel à tous les niveaux de la société indienne. C'est aussi un acte de justice : les citadins, en achetant le khadi, contribuaient à améliorer le niveau de vie des ruraux. Or, comme il pense que la croissance urbaine et les fortunes citadines n'ont pu se faire qu'au détriment des campagnes, Gandhi voit dans ces échanges un précieux facteur de renforcement de la cohésion nationale.

   Comme Napoléon, il a compris le point faible du colosse anglais : le rôle fondamental que jouent le crédit et le commerce extérieur. Dans ces conditions, priver les cotonniers de Manchester du débouché commercial indien est le meilleur des atouts pour une négociation politique importante. De plus, le David indien sapant les bases de la puissance du Goliath britannique, n'est-ce pas la démonstration des possibilités d'action d'un pays faible ? Le khadi est enfin un excellent moyen de préparer l'indépendance économique de l'Inde, faute de quoi la future indépendance politique risquerait de n'être qu'un leurre.

   De cette « guerre » économique, il est difficile de donner des résultats objectifs, ne serait-ce qu'à cause de la forte implantation du khadi dans les campagnes, où il échappait à tout effort de comptabilisation sérieuse. Néanmoins, la gêne ou plutôt le manque à gagner fut certain pour les industriels britanniques. Sinon, pourquoi, lors de son séjour en Grande-Bretagne en 1931, Gandhi se serait-il donné la peine d'aller expliquer aux ouvriers du Lancashire les raisons d'un boycott qui réduisait certains d'entre eux au chômage ?

Autres aspects de la lutte : l'intouchabilité

Gandhi, pour aussi étonnant que cela puisse paraître, ne condamne pas le système des castes, dans lequel il voit plutôt une organisation harmonieuse de la société ; mais il est sans pitié pour les perversions du système et, en premier lieu, pour la plus grave d'entre elles : l'intouchabilité. Il considère même qu'aussi longtemps que les hindous de caste mépriseront les intouchables ils ne devront pas se plaindre si les Britanniques agissent de même avec eux. Dans ces conditions, il ne croit pas à la possibilité du svaraj pour l'Inde tant que 50 à 60 millions d'intouchables seront maintenus dans une telle infériorité.

   Ainsi, les motifs du combat de Gandhi contre cette institution sont multiples : religieux, moraux, sociaux et politiques. Les modalités de la lutte font toutes appel au satyagraha pour obtenir des hindous de caste qu'ils lèvent volontairement les nombreux interdits frappant les intouchables : ségrégation dans les écoles, les hôtels, les temples, voire l'interdiction qui leur est faite d'emprunter certaines routes passant devant des temples particulièrement vénérés, etc.

   Il faut remarquer que l'action de Gandhi en faveur des intouchables n'a pas toujours été comprise d'eux, du moins de la partie d'entre eux qui suivait Bhimrao Ramji Ambedkar (1893-1956). Au début de 1932, des rumeurs circulent selon lesquelles le gouvernement britannique accordera, dans le cadre d'une réforme constitutionnelle, des collèges électoraux séparés pour les intouchables. Cette mesure vise à donner à ceux-ci de meilleures garanties aux assemblées provinciales. Or, à la surprise de beaucoup, Gandhi s'oppose catégoriquement à une telle mesure. Pour lui, constituer un collège électoral réservé pour les intouchables revient à institutionnaliser leur condition.

   De la prison de Yeravda où il est détenu, Gandhi écrit à sir Samuel Hoare (1880-1959), secrétaire d'État pour l'Inde, et à James Ramsay MacDonald, Premier ministre travailliste, pour protester contre ce projet et annoncer qu'au cas où il ne serait pas abrogé il entamera un « jeûne à mort ». De R. MacDonald à J. Nehru, la surprise, l'incompréhension ou la critique sont quasi générales. Passant outre, le Mahatma annonce, le 13 septembre, qu'il commencera son jeûne le 20. Une émotion énorme et sans précédent secoue l'Inde tout entière. Les plus hautes instances politiques, religieuses et sociales vont tenter, dans un effort désespéré, de trouver une solution permettant au Mahatma d'interrompre son jeûne. Dès le 20 septembre se tient à Bombay une conférence des principaux leaders indiens, dont Ambedkar. Après de longues discussions, on parvient à un accord le 24 septembre, Gandhi ayant fait des concessions qu'Ambedkar lui-même n'osait pas espérer. Accepté le 26 par le gouvernement britannique, cet accord, signé à la prison de Yeravda et plus connu sous le nom de pacte de Poona, permet au Mahatma de cesser son jeûne, que son état de santé rendait très dangereux.

   Par ce pacte, Gandhi accepte des sièges électoraux séparés pour les intouchables deux fois plus nombreux que ceux qui étaient initialement prévus. Une « normalisation » de ce régime électoral est prévue au bout de dix ans.

   Les résultats obtenus au prix d'un jeûne si dur semblent bien minces. Toutefois, pour Gandhi, l'essentiel, l'unité indienne, est sauvegardé. De plus, l'émotion soulevée par ce que les historiens britanniques appelleront the epic fast (« le jeûne épique ») sera si grande qu'elle encouragera un vigoureux mouvement en faveur de l'amélioration du sort des intouchables, qui n'aurait sans doute pas eu lieu sans cela.

Gandhi et le svaraj « gouvernement par soi-même »

Pendant trente ans (1918-1948), sauf quelques périodes consacrées à la seule action sociale, Gandhi sera, pour les Britanniques, pour l'opinion mondiale et pour l'immense majorité de ses compatriotes, le symbole du nationalisme indien, dont il fera un phénomène de masse. À partir de 1918-1919, Gandhi, jusque-là fidèle à l'Empire britannique, va devenir un opposant de plus en plus irréductible. Les raisons de ce changement sont multiples.

   Les décrets Rowlatt, après le retour de la paix, maintenaient l'Inde, sans aucune raison valable, sous la coupe d'une véritable loi martiale. Les Indiens y virent une curieuse récompense de leur effort de guerre et une bien discutable application des quatorze points du président Wilson. Une vague de protestations déferla sur l'Inde, hindous et musulmans étant pour une fois unis dans une même réprobation.

   Le fossé se creusa définitivement entre Indiens et Britanniques à la suite du massacre de Jaliyanvalabagh. Enfin, craignant que des conditions de paix trop dures ne soient imposées à l'Empire ottoman, dont le chef était jusqu'alors la plus haute autorité religieuse de l'islam, les musulmans indiens tentèrent d'intervenir auprès du gouvernement britannique. Gandhi vit là une occasion unique de réaliser cette unité entre hindous et musulmans à laquelle il tenait tant. Pour donner plus de poids à cette action unitaire, il décida, à partir de 1920, de lancer une campagne du satyagraha à propos de la question du califat. Le Congrès national indien devait, à sa session de Nagpur, étendre ce mouvement à la revendication du svaraj. Pendant deux ans, on allait assister à des boycotts de plus en plus généralisés, à la démission d'hommes de loi indiens qui refusaient de collaborer avec l'administration britannique et même à de véritables autodafés de tissus étrangers.

   Mais des manifestants ayant, en 1922, brûlé un poste de police à Chauri Chaura et causé la mort de plusieurs policiers, Gandhi arrête brutalement la campagne du satyagraha. Il considère que cet incident montre le manque d'éducation non violente du peuple indien et relève plutôt de ce qu'il appelait la mobocratie (en anglais, mob veut dire « populace »). Ce brutal revirement n'est pas du goût de tous. Nombre de ses amis le critiquent en axant leur argumentation autour de deux thèmes : cet incident, si regrettable fût-il, ne devait pas être un frein au développement d'une campagne qui promettait beaucoup ; par ailleurs, comme lui fait remarquer son ami et biographe Romain Rolland, il est dangereux de jouer ainsi avec les nerfs d'un peuple en le poussant à l'action pour ensuite arrêter tout.

   La question du califat devait être réglée par le maître de la Turquie Mustapha Kemal, qui le supprima en 1924, mais le combat national indien, lui, continua.

De 1928 à 1939

Arrêté en mars 1922, Gandhi est condamné à six ans de prison. Libéré pour raison de santé en 1924, il ne relancera la désobéissance civile qu'en 1930. Il estime, en effet, qu'il ne serait pas loyal de profiter d'une mesure de grâce des Britanniques et ne pense pas que le peuple indien a complètement tiré les leçons de Chauri Chaura.

   De 1928-1930 à 1939, l'action de Gandhi suit une véritable sinusoïde où alternent des phases très dures et des replis plus ou moins stratégiques. Ainsi, en 1930, c'est la célèbre « marche du sel », par laquelle Gandhi appelle ses compatriotes à violer la loi sur le monopole du sel en l'extrayant eux-mêmes de l'eau de mer. Le 12 mars 1930, il entreprend donc avec une poignée de disciples une longue marche destinée à marquer le refus de la taxation anglaise sur le sel. Pendant vingt-quatre jours et au long de 350 km, la « marche du sel » est suivie par une foule toujours plus nombreuse de villageois, de journalistes et d'intellectuels. Au bout, la mer : Gandhi, imité par des milliers de personnes, ramasse une poignée de sel. L'arrestation du Mahatma le 5 mai ne fait qu'aggraver la situation.

   Mais, alors que la tension est extrême et que nul compromis ne paraît possible, le 5 mars 1931 est signé entre le vice-roi lord Irwin et le Mahatma le pacte Irwin-Gandhi. Cet accord, peu apprécié par beaucoup d'Indiens, prévoit que, moyennant la libération de prisonniers politiques, la désobéissance civile sera supprimée et que Gandhi ira à Londres participer à la deuxième conférence de la Table ronde. Vêtu d'un simple pagne et d'un châle, il séduit le petit peuple de la capitale anglaise, mais agace Churchill. La conférence échoue à cause des divisions, sans doute entretenues par les Britanniques mais qui correspondaient également à des divergences réelles, entre les communautés religieuses indiennes. Pendant ce temps, la situation s'est à nouveau détériorée en Inde. Une semaine après son retour en Inde, Gandhi retourne en prison. En 1934, il démissionne du Congrès, ne pouvant trouver un terrain d'accord complet avec ses principaux dirigeants. Jusqu'en 1937, il va se préoccuper des problèmes économiques et sociaux.

De 1939 à 1948

La Seconde Guerre mondiale replace le nationalisme indien au premier plan. Le 3 septembre 1939, le vice-roi lord Linlithgow (1887-1952) déclare l'Inde en état de belligérance avec le IIIe Reich sans aucune consultation d'Indiens représentatifs.

   Un double clivage s'opère alors : entre le vice-roi et les nationalistes indiens, qui, tout en affirmant leur hostilité fondamentale au nazisme, déclarent ne vouloir combattre aux côtés des Britanniques que si l'Inde obtient son indépendance ; mais aussi entre Gandhi et le Congrès, qui, pour la première fois, renonce à la non-violence, jusqu'alors érigée en principe. L'attitude négative du vice-roi amène Gandhi à relancer la désobéissance civile, d'abord en la réservant à quelques personnes soigneusement choisies, puis en l'élargissant de plus en plus de 1940 à 1941. La menace japonaise conduit les Britanniques à faire une ultime tentative de conciliation : la mission de sir Stafford Cripps (mars-avril 1942), dont les propositions auraient été acceptées avec enthousiasme dix ans plus tôt, mais qui échoue en partie sur le problème des États princiers. Dès lors, les antagonistes ne cessent de durcir leur position.

   En juillet-août 1942, Gandhi lance son célèbre quit India (« quittez l'Inde… en tant que maîtres »), tout en admettant- concession pour lui capitale- qu'une Inde libre pourra participer à la lutte contre les puissances de l'Axe. Les Britanniques réagissent durement : le 9 août 1942, arrestation de Gandhi (libéré seulement en 1944), répression contre les foules qui manifestent, arrestations massives, etc.

   Les dernières années de sa vie vont être un véritable calvaire pour le Mahatma. Tout ce pour quoi depuis trente ans il a lutté semble plus loin que jamais. L'antagonisme hindomusulman, sinon créé, du moins aggravé par la politique britannique, s'exacerbe. Si, dès 1945, le gouvernement Attlee a fini par se résigner à l'indépendance de l'Inde, le chef de la Ligue musulmane- Muhammad Ali Jinnah (1876-1948)- demande la création d'un Pakistan, c'est-à-dire la partition des Indes britanniques, sur des bases uniquement confessionnelles, en une Union indienne hindoue et un Pakistan musulman. Pour Gandhi, cette « vivisection » de l'Inde est inacceptable. En 1946, la discussion devient impossible : Jinnah refuse de participer au gouvernement intérimaire dirigé par Nehru et lance une journée d'action directe, le 16 août 1946, qui se solde par 5 000 morts à Calcutta. À soixante-quinze ans, Gandhi reprend son bâton de pèlerin, habite alternativement chez des hindous et chez des musulmans, tente de les réconcilier sur le terrain même de leurs violences. La partition sera néanmoins réalisée le 15 août 1947. Pis encore, la non-violence, dont Gandhi fait son credo, ne va pas résister à la séparation. Le plus grand exode de tous les temps commence alors, qui met en mouvement 12 millions de réfugiés – musulmans quittant l'Inde pour rejoindre le Pakistan, hindous et sikhs empruntant le chemin inverse. Des atrocités sont commises de part et d'autre, et le bilan s'établit entre 1 et 2 millions de morts. Les dernières tâches du Mahatma consisteront à réconcilier les deux communautés. Le dernier vice-roi de l'Inde, lord Mountbatten of Burma, sera stupéfait de voir ce vieil homme apaiser par sa seule présence des foules déchaînées. Partout Gandhi demande à la majorité hindoue de larges concessions en faveur de la minorité musulmane.

   Cette générosité, ce sens bien compris des intérêts de l'Inde causeront sa perte. Les ultras du Hindu Mahasabha et du Rashtriyasvayam Sevak Sangh l'accuseront de trahison envers l'hindouisme. Plusieurs tentatives d'assassinat seront préparées, et, le 30 janvier 1948 à Delhi, le Mahatma Gandhi tombera sous les balles d'un fanatique, N. Godse.

Le rayonnement

Dans le monde, l'émotion causée par la mort de Gandhi fut considérable. En Inde, ce fut une tragédie nationale. Véritable chef charismatique, Gandhi était le type même du leader à l'autorité morale incontestée. Son impact sur les masses était énorme, et des centaines de millions d'êtres se reconnaissaient en cet homme qui se référait aux valeurs traditionnelles de l'hindouisme. Parce qu'il parlait leur langage et usait d'arguments qui avaient une profonde résonance chez eux, Gandhi fut compris et respecté des Indiens.

   Il serait vain, toutefois, de croire que le Mahatma n'ait pas rencontré d'oppositions. Elles furent, au contraire, multiples.

   Profondément religieux, au sens le plus large du terme, Gandhi tenta de faire de sa vie un message vécu. Qu'en reste-t-il ?

   Une philosophie de la non-violence ? C'est sans doute l'aspect le plus connu du gandhisme. La désobéissance civile et le boycott ? Le pasteur Martin Luther King, parmi bien d'autres, en a fait usage. Une nouvelle conception de l'organisation sociale et économique de l'Inde ? C'est sans doute là le point le plus controversé : pour les uns, Gandhi eut le mérite de proposer un schéma de développement adapté aux réalités indiennes. Pour les autres, ses conceptions en ce domaine furent marquées au sceau du conservatisme le plus étroit ou, à tout le moins, d'une méconnaissance grave des impératifs du développement économique.

   Il est bien difficile de trancher. Objectivement, le Mahatma n'a pu obtenir le changement radical de mentalité qui seul aurait permis l'évolution sociale et économique de ses rêves. Par ailleurs, la campagne de son disciple le plus authentique, Vinoba Bhave (1895-1982), pour persuader les propriétaires de distribuer leurs surplus éventuels de terres n'a guère changé les structures foncières de l'Inde. Certains auteurs ont même affirmé que l'Inde aurait accédé plus tôt à l'indépendance et aurait connu un meilleur développement économique si Gandhi n'avait pas été là. Est-ce suffisant pour trancher ? Certes pas. Le refus de tout compromis, l'affirmation inlassable de la supériorité de l'esprit sur la force brutale, en un mot une certaine idée de l'homme font de Gandhi l'une des grandes figures de l'histoire indienne et de l'histoire tout court.

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